Les Drapeaux de l'insurrection des 5 et 6 juin 1832

     Au convoi du général LAMARQUE le drapeau noir fut brandi dans les délégations étrangères et ce ne peut être qu’à la suite d’un lapsus qu’un journaliste du Constitutionnel (1) le fit porter par le cavalier PEYRON qui fut finalement expressément jugé pour port du drapeau rouge. Au 20ème siècle, un film fit déboucher d’une impasse un cavalier noir porteur d’un drapeau noir mais, cette fois encore, la vérité historique n’était pas respectée.

     Il n’est pas certain que le port du drapeau noir par les délégations étrangères ait été expressément prévu par les organisateurs de l’insurrection mais nul doute que le drapeau tricolore et le drapeau rouge ne soient entrés dans leur plan à des stades divers de leur préparation. Le drapeau tricolore avait été inscrit dans les statuts de la Société gauloise (2), de recrutement populaire. Futur fer de lance de l’insurrection elle avait été créée censément pour la défense de la patrie contre le rétablissement de l’ordre ancien par des puissances étrangères. Les premiers drapeaux rouges n’en furent pas moins portés dès le début de l’insurrection, en particulier par O’REILLY, ami de DESCHAPELLES, chef de la Société gauloise, et dans des groupes, petits-bourgeois en particulier, dont il était l’emblème préféré. Un contemporain décrit en ces termes l’ambiance de l’époque:

«… C’est de 1832, du combat de Juin au cloître Saint-Merri, qu’on peut faire dater cette apparition nouvelle du Spectre rouge. Le romantisme ne fut pas étranger aux tentatives héroïques et folles par lesquelles se signala la jeunesse d’alors. Les souvenirs de 92 et de 95, dont le National et même la Tribune n’acceptaient l’héritage qu’avec timidité, «sous toutes réserves,» s’affirmaient en revanche dans le costume, dans le langage, et prirent un instant, sous cette forme très-innocente, possession de la rue. Aux brûle-gueules à tête de poire des Bousingots la mode adjoignit bientôt les gilets rouges, les hautes cravates, les chapeaux jacobins. On vit pulluler des Robespierre et des Saint-Just de fantaisie. Malheureusement ces exhibitions inoffensives effrayèrent la bourgeoisie parisienne plus que ne le fit dix ans après l’invasion du communisme, et la rendirent tout simplement féroce dans la répression de l’émeute…» (3)

     Pendant les combats le drapeau rouge ralliera la majorité des insurgés mais, au début de l’insurrection, une partie d’entre eux y verra ou feindra d’y voir une provocation policière, interprétera ou feindra d’interpréter la charge des dragons comme une attaque délibérée de la foule par le pouvoir en place, l’insurrection devenant une réaction de défense légitime. Mais dans le feu de l’action les drapeaux rouges cessèrent d’être suspectés. JEANNE, centurion de la Société gauloise, est le seul insurgé, à notre connaissance, dont le rejet du drapeau rouge ait persisté. Dans ses souvenirs de juin 1832(4) il rapporte être intervenu pour faire abandonner le drapeau rouge à quelques-uns de ses combattants et dans le secteur de JEANNE c’est le drapeau tricolore que portait le docteur MOREL de RUBEMPRÉ(3). C’est dire que Robert LUZARCHE s’abusait(5) ci-dessus en situant le drapeau rouge spécialement au cloître Saint-Merri et qu’il faut donc dépouiller les récits de l’époque pour situer les apparitions respectives des drapeaux rouges et tricolores les 5 et 6 juin. C’est ainsi que le colonel FEISTHAMEL, chef de la garde municipale, ne se payait pas de mots quand, dans son rapport final, il écrivait que le 5 au soir:
«…pendant cet intervalle(6), une foule nombreuse et furieuse revenait du convoi par la rue de la Bûcherie et débouchait sur le quai aux Fleurs. On lui barre le passage pour l’empêcher d’envahir et de serrer de près la Préfecture de Police: elle résiste. Le colonel fait sortir toute la troupe et ordonne de saisir les meneurs et les porte-drapeaux. L’ordre est exécuté, le garde LAGRAVIÈRE se précipite avec une audace incroyable au milieu de la foule, et saisit un drapeau rouge; bientôt les cinq autres drapeaux sont pris, et la foule mise en déroute. Le tambour COMELLE se distingue dans cette circonstance…» (7)


     Autre drapeau rouge de l’autre côté de la Seine, dans le 3ème arrondissement:
«…Une scène … se passait sur la place des Petits-Pères. Le poste voisin de la Banque, occupé par la ligne, venait d’être surpris et enlevé par un rassemblement de 2 ou 300 hommes, à la tête duquel se trouvaient un colonel ayant l’uniforme polonais et un adjudant-major de l’artillerie de la garde nationale; à côté d’eux étaient deux autres artilleurs et un élève de l’école polytechnique. La mairie des Petits-Pères n’avait pas plus de 30 gardes nationaux. L’adjudant-major, fortement armé, s’est bientôt présenté en parlementaire, au nom du gouvernement provisoire, et il demandait au colonel de la 3e légion la remise du poste, en faisant observer que ce poste n’était pas en force et qu’il manquait de munitions, ce qui était vrai: pendant ce temps, les gardes nationaux réclamaient à grands cris des cartouches, mais l’on avait égaré les clés de la caisse qui les renfermait. Après s’être quelques instants concerté avec les chefs du rassemblement, l’adjudant-major s’est présenté de nouveau, accompagné de l’élève de l’école polytechnique, portant un drapeau rouge(8), et il exigeait encore l’abandon des fusils et l’occupation du poste. Mais deux compagnies de la ligne ainsi qu’une compagnie de la garde nationale sont venues bientôt dégager la mairie; le rassemblement avec ses chefs s’est alors débandé de tous les côtés…»(9)


     Faut-il regretter que LUCAS-DUBRETON n’ait pas précisé la couleur du drapeau dans la citation?:
«…Sur le toit de la maison n° 30 rue Saint-Martin, un élève de l’école d’Alfort agitant un drapeau crie: vive la République! On le tire comme un moineau, il vient s’écraser sur le pavé…»(10)
     N’était-on pas là au cloître Saint-Merry! Encore faudrait-il que cette citation d’unique occurrence soit corroborée par ailleurs. Inversement, à elle seule l’histoire du drapeau rouge exigerait que l’on recherche si l’École vétérinaire d’Alfort perdit l’un de ses élèves le 6 juin 1832. Grâce soit rendue finalement à LUCAS-DUBRETON.


     Après l’échec de l’insurrection des républicains voulurent disculper les insurgés en voyant ou en feignant de voir une provocation policière dans les drapeaux rouges des 5 et 6 juin mais les mêmes républicains comptaient O’REILLY, prisonnier à Sainte-Pélagie, parmi les leurs.


     Mais ne faut-il pas renoncer à tout savoir? Que faire de ces quatre drapeaux tricolores saisis dans la nuit du 11 au 12 juin?:
«On a amené ce matin à la Préfecture de police une voiture remplie d’armes, de deux barils de poudre, de balles et de cartouches, qui ont été saisis cette nuit. Parmi ces objets se trouvaient quatre drapeaux tricolores, dont le coq avait été remplacé par un crêpe.»(11)


     Avait-on renoncé à les sortir les 5 et 6 juin et sinon qui les avait portés, des Gaulois, d’autres insurgés?
     Mêmes questions pour ces cocardes tricolores qu’O’REILLY s’était fait livrer le 5 juin dans un lot de pierres à fusil, d’épinglettes et de cocardes(12). À qui les avait-il destinées? On en vit dans le défilé dans les délégations d’étrangers et d’étudiants(13).


     Qui plus est, le 5 juin le préfet de police avait noté dans un rapport(14) qu’O’REILLY et PELVILAIN (PELLEVILAIN), qui à la fin du défilé porta un drapeau rouge non loin d’O’REILLY(15), avaient distribué des brevets de décurions et des cartes de Gaulois à JEANNE, ROSSIGNOL et à «leurs coupe-jarrets».


     Le drapeau rouge était décidément dans l’air le 5 juin même si c’était le drapeau tricolore qui avait été inscrit préalablement dans les statuts de la Société gauloise.







Notes
1) Cf. Le Constitutionnel. Journal du commerce, politique et littéraire, mardi 20 novembre, pp. 3-4
2) Cf. Journal des débats politiques et littéraires, dimanche 30 septembre 1832, p. 3, colonne 2
3) Cf. Luzarche (Robert).- Le nouveau spectre rouge.- Paris : A. Le Chevalier, 1870, pp. 66-67
4) Cf. Jeanne (Charles).- À cinq heures nous serons tous morts! Sur la barricade Saint-Merry, 5-6 juin 1832; présenté et commenté par Thomas Bouchet.- Paris : Vendémiaire, 2011.- 217 p. – (Collection Généalogies) ISBN 978-2-36358-018-4
5) La mode jacobine gagnerait elle aussi à être datée. À en juger par Charles Sigoyer, étudiant parisien de passage à l’Ile Maurice en1831, elle sévissait cette année-là. Dans une lettre du samedi 9 avril 1831 on peut lire: «… Jeudy, Md Levavasseur m’a fait dire que Bruno était venu dîner avec eux. J’y suis allé et j’ai trouvé Charles affublé d’un accoutrement qui m’a rappelé le costume des sans-culottes de 1793. Ce pauvre jeune homme m’a laissé dans la persuasion qu’il ne tarderait pas à devenir fou… »* * Cf. Renoval de Lescouble (Jean-Baptiste).- Journal d’un colon de l’île Bourbon Volume 3 (1831-1838) ; Texte établi par Norbert Dodille.- Paris : L’Harmattan ; 97489 Saint-Denis : Éd. du Tramail, 1990, p. 964 ISBN 2-7384-0736-6 (En fait, en juin 1832 aucun observateur ne signalera de tenues extravagantes.)
6) L’attaque de la garde municipale place Maubert
7) Cf. Supplément au Journal des débats du 20 juin 1832, p. 4, col. 1, seconde moitié
8) C’était Marulaz. Cf. p. 90 de : Belhoste (Bruno).- Les polytechniciens et le peuple de Paris 1814, 1830, 1848, pp. 79-96 In Le Paris des polytechniciens : Des ingénieurs dans la ville 1794-1994. Textes réunis par Bruno Belhoste, Francine Masson et Antoine Picon…- Paris : Délégation à l’Action Artistique de la Ville de Paris, s.d.- 299 p .- (Collection Paris et son patrimoine) ISBN 2-905-118-48-2
9) Relation des évènements de Paris, pendant les journées des 5, 6 et 7 juin.- Chaumont : Impr. Thériat, 1832, p. 6
10) Cf. Lucas-Dubreton (J.).- Louis-Philippe et la machine infernale (1830-1835).- Paris : Amiot Dumont, 1951, p. 119.- (Présence de l’histoire)
11) Jdd, mardi 12 juin 1832, page 2
12) Cf. le compte rendu du procès d’O’Reilly et les Mémoires de Gisquet (Jdd, mardi 27 novembre 1832, p. [3] et Gisquet (Henri Joseph).- Mémoires de M. Gisquet, ancien préfet de police, écrits par lui-même II.- Paris : Marchant, 1840, p. 201)
13) Cf. L’Écho de la fabrique, Journal Industriel et Littéraire de Lyon, 10 juin 1832, n° 33, p. 4
14) Cf. Jeanne (Charles).- À cinq heures nous serons tous morts ! Sur la barricade Saint-Merry , 5-6 juin 1832 ; présenté et commenté par Thomas Bouchet.- Paris : Vendémiaire, 2011, p. 22. – (Collection Généalogies) ISBN 978-2-36358-018-4
15) Cf. Baudrier (Pierre).- Insurgés et forces de l’ordre en 1832. Alexandre Deschapelles et Robert Richard O’Reilly, Bulletin de l’Association d’Histoire et d’Archéologie du XXe arrondissement de Paris, Numéro 50, 4e trimestre 2011, p. 13




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