Chateaubriand et Gavroche

L’article reproduit ci-dessous dans ces pages a paru dans le volume suivant:
     Pour André Crépin. La forêt dans la réalité et dans la fiction. Renard dans les vignes. Nains et géants. La femme dans la musique. Religion et littérature. La culture sur les rives de la Méditerranée. Varia.- Amiens: Presses du «Centre d’Études Médiévales», Université de Picardie – Jules Verne, 2008.- V-488 p. (Études Médiévales, Revue publiée par Danielle Buschinger, 9ème et 10ème années, Numéro double 9-10) ISBN 2-901121-15-2
          Mais ce volume, qui est aussi un numéro du périodique Études Médiévales, d’Amiens, outre qu’il est épuisé, n’est jamais, jusqu’à présent, traité par les bibliothèques que comme un numéro de périodique. En d’autres termes, on ne le trouvera pas sur les sites bibliographiques au titre : « Pour André Crépin. La forêt… », etc., il faudra chercher le périodique Études Médiévales et plus précisément, parmi d’autres périodiques éponymes, celui d’Amiens.
     Ne faut-il pas être bibliothécaire soi-même pour découvrir que le périodique Études Médiévales, d’Amiens, se trouve en France à la Bibliothèque Municipale d’Abbeville (bibliothèque du «dépôt imprimeur» ?), aux BU [bibliothèque universitaire] de lettres d’Amiens, de Nanterre-Paris X et de Droit-Lettres de Reims ?

Levons donc ces obstacles et voici cet article:
          Pierre Baudrier


En hommage à André Crépin à l’occasion de son quatre-vingtième anniversaire
Chateaubriand ou Deschapelles?


     Le champion d’échecs et de whist Alexandre-Louis-Honoré LEBRETON DESCHAPELLES a joué un rôle dans l’émeute des 5 et 6 juin 1832, celle des Misérables de Victor HUGO, déclenchée à l’occasion des obsèques du général LAMARQUE. Se fondant sur un manuscrit des Archives de la Guerre (1), Mme L. MAURICE-AMOUR rappelle (2) que le préfet de police GISQUET accusait DESCHAPELLES d’avoir fomenté une insurrection carlorépublicaine pour la faire tourner à l’avantage de la branche aînée. Il aurait été en contact avec le duc de FITZ-JAMES, ancien aide-de-camp de CHARLES X, membre comme DESCHAPELLES du Cercle de l’Union, mais il semble que, quelques jours avant l’insurrection, LOUIS-PHILIPPE avait fait ramener les légitimistes à une plus juste appréciation de leurs possibilités. Le 1er juin 1832, le préfet de police fit perquisitionner chez le duc de FITZ-JAMES, comme il le note dans son bulletin de police du jour: «…Une perquisition a été faite au domicile de M. le Duc de FITZ-JAMES; elle a eu pour résultat de mettre sous la main de la justice, quelques documents assez intéressants, entre autres une lettre autographe de Charles X, datée du 17 avril, dont j’ai envoyé copie à Votre Excellence…» (3)

     L’étude de cette lettre et de sa découverte donne un aperçu de ce qui s’est réellement passé. Le comte Rodolphe APPONYI, cousin de l’empereur d’Autriche, nie l’existence de la lettre dans son journal, à la date du 4 juin: «… le bal d’hier a été fort triste, on n’a parlé que de guerre civile et de mandats d’amener. Le duc de FITZ-JAMES est en prison, à ce qu’on m’a assuré. C’est en vain que la duchesse DALBERG me conjura d’animer sa soirée; j’ai fait mon possible, cela n’allait pas; les jeunes gens avaient un air soucieux, ils craignaient probablement qu’on n’eût trouvé quelques-unes de leurs lettres parmi les papiers du duc de FITZ-JAMES; enfin il ne me resta d’autre moyen que de faire danser le cotillon que j’ai fait durer une heure; il fut très animé.

     Rien de plus plaisant que les détails de la visite domiciliaire qu’on a faite chez le duc de FITZ-JAMES. D’abord, il en a été averti à temps pour cacher toutes les lettres qui auraient pu le compromettre, lui et ses amis; il attendait donc paisiblement les émissaires de GISQUET; ils ne tardèrent pas à arriver. Deux entrèrent dans l’appartement du duc et quatorze entouraient l’hôtel et ses issues. Le duc, d’une humeur moins irascible que de coutume, les reçut avec politesse, assis sur son canapé, ayant à côté de lui un volume in-folio dans lequel il lisait pendant que ces messieurs fouillaient partout. Tout en feuilletant ainsi son gros volume, il y trouve une lettre fort compromettante pour un de ses amis. Sa position devient alors plus critique. Heureusement, le marquis son fils entre à ce moment; il peste, il jure contre les agents de GISQUET, les couvre de sarcasmes et s’étonne de l’impassibilité de son père. Celui-ci lui impose silence.

     "Laisse ces malheureux, dit-il, faire leur vil métier et contente-toi de les surveiller, afin que dans leur dépit de ne rien trouver ici de ce qu’ils cherchent, ils ne s’avisent pas de glisser dans mes papiers, pour me compromettre, des pièces de leur invention. Ne les perds pas de vue, car ils sont capables de tout. Pour moi, je vais continuer hors d’ici la lecture qu’ils ont interrompue et que trouble leur présence."

     A ces mots, le duc prit son gros volume sous le bras et l’emporta dans la chambre voisine; les agents de GISQUET, stupéfaits de son apostrophe inattendue difficile à digérer, ne pensèrent pas à le suivre et il eut assez de temps pour détruire la lettre qui se trouvait dans l’in-folio.

     Le marquis profita de l’absence de son père pour taquiner MM. les perquisiteurs. L’un d’eux, poussé à bout, devint grossier, ce que le marquis prit fort mal. Son père étant rentré, la querelle cessa, mais non sans que le duc eût menacé ces messieurs de la police de les faire jeter à la porte par ses gens… (4)

     Mais le préfet confirme l’existence de la lettre de Charles X dans son rapport conservé aux Archives de la Guerre:
«…Je dois aussi vous faire remarquer la coïncidence dont je suis frappé entre ces faits et ceux qui viennent de mettre MM. de FITZ-JAMES et de CHATEAUBRIANT sous la main de la justice. Je me bornerai, pour vous en convaincre, à vous citer la lettre écrite par Charles X le 17 avril et saisie dans les papiers de M. de FITZ-JAMES, lettre dans laquelle il est question d’un personnage signalé comme travaillant dans l’intérêt de la dynastie déchue et que je présume être M. DESCHAPELLES, et la lettre que M. de CHATEAUBRIANT fit insérer dernièrement dans les journaux pour révéler la sorte de sympathie et les relations fréquentes qui existaient entre lui et des chefs du parti républicain…» (5) Enfin, une copie de la lettre elle-même est conservée aux Archives du Loir-et-Cher (6). Elle fait partie des actes du procès qui fut intenté quelques mois plus tard à Blois à l’avocat BERRYER, un autre membre du comité légitimiste de Paris: «J’ai reçu avec beaucoup de plaisir, mon cher, votre lettre du 10 xbre; si j’ai tardé à vous répondre, c’est par deux motifs, d’abord j’attendais une occasion sûre, ensuite parce que, vous croyant beaucoup plus utile où vous êtes, je devais (quoi qu’il m’en coutât) renoncer à une proposition qui pouvait vous compromettre ou peut-être affaiblir les moyens que vous employez si bien entendez-vous avec le porteur de ce petit mot pour parler en mon nom à l’homme qui travaille avec autant de zèle que de talent à completter une belle et honorable vie; je n’ai désormais plus qu'à déplorer la perte de l’ami qui vient de nous être enlevé: je le regrette du fond de l’âme; il est mort victime de sa courageuse fidélité. Vous savez que je ne suis pas changeant de ma nature; comptez donc fermement sur mon ancienne et constante amitié.»

     Rappelons qu’à la mi-juin, le duc de FITZ-JAMES, CHATEAUBRIAND –également HYDE de NEUVILLE– avaient été arrêtés. La lettre ne cite ni CHATEAUBRIAND ni DESCHAPELLES mais c’est du premier qu’il est question dans le procès-verbal de l’interrogatoire du duc de FITZ-JAMES qui eut lieu le jeudi 21 juin 1832. Voici le texte de ce procès-verbal conservé également dans les actes du procès BERRYIER, aux Archives du Loir-et-Cher (7):
«L’an 1832, Nous &a
     Vu l’indisposition de M. de FITZ-JAMES nous sommes transportés dans la pièce qu’il occupe, en ce moment à la conciergerie, où étant nous avons demandé à la personne que nous y avons trouvée si c’était à M. de FITZ-JAMES que nous avions l’honneur de parler.
     Lequel nous a dit s’appeler Duc de FITZ-JAMES Edouard déjà qualifié.      D. Vous avez, dans un premier interrogatoire, déclaré être étranger à toutes menées ayant pour but de favoriser le retour du Duc de Bordeaux, comme Roi de France, persistez-vous dans cette déclaration.
     R. J’y persiste.
     D. alors c’est par une erreur grave que l’on vous aurait indiqué, Monsieur, comme membre d’un Conseil de Régence, dans l’intérêt du Duc de Bordeaux, conseil, qui serait composé, selon les mêmes données, de Messieurs De CHATEAUBRIANT, HYDE de NEUVILLE & BERRYIER fils.
     R. Je ne puis que me référer à la première réponse que j’ai faite et déclarer que je n’ai jamais eu connaissance ni d’un comité ni d’un conseil de régence.
     D. Je vous représente une lettre trouvée et saisie chez vous le premier de ce mois, et que vous avez déclaré, ainsi qu’il résulte du procès verbal, vous avoir été écrite par Charles X.
     R. C’est moi-même qui ai remis cette lettre au Commissaire de police, en disait de qui elle était.
     D. dans cette lettre où Charles X parait vous remercier d’une démarche qui aurait causé votre déplacement de Paris, il annonce qu’il vous croit plus utile où vous êtes et se refuse à l’accomplissement de votre proposition, parce que, dit-il, elle pourrait vous compromettre, ou affaiblir les moyens que vous employez si bien, ces expressions pourraient indiquer qu’il regarde vos efforts comme utiles à employer en France au succès de sa propre cause ou de celle de ses enfants.
     R. ma proposition au Roi Charles X avait été de lui faire une visite à Holy-Rood; quoiqu’il soit difficile d’apprécier la pensée qui a pu dicter certaines expressions de la lettre, j’ai toujours pensé que ces expression: beaucoup plus utile où vous êtes vous compromettre &a ou peut-être affaiblir les moyens que vous employez si bien, se rattachaient aux services que, dans la pensée de Charles X; j’ai pu rendre aux principes de la légitimité, par mes travaux législatifs et toute ma conduite politique; ainsi, en quittant la Chambre des pairs, j’ai annoncé que j’accepterais les suffrages qui dans quelques collèges électoraux pourraient se porter sur moi, et le Roi Charles X a pu penser qu’un voyage près de lui pourrait favoriser mes concurrents, en inspirant de la méfiance et me priver d’une occasion publique d’émettre des opinions dont il peut regarder, du moins pour l’avenir, la manifestation utile.
     D. Charles X ajoute dans cette lettre qu’il désire que vous vous entendiez avec la personne qui est chargée de vous la remettre, pour parler en son nom à l’homme qui travaille avec autant de zèle que de talent à completter une belle et honorable vie; cet homme qu’il est facile de reconnaître est l’un de ceux avec les quels, suivant l’inculpation, vous seriez en rapport et ces mots du Roi Charles X, paraîtraient donner à l’inculpation quelque consistance.
     R. D’abord je n’indiquerai pas la personne qui m’a remis cette lettre. Quant à l’homme indiqué par la lettre, les mots: Belle et honorable vie indiquent assez M. De CHATEAUBRIANT. Dans un de ses premiers écrits, depuis les événements de Juillet, il s’était servi envers le Roi Charles X d’expressions qui m’avaient vivement affligé, entr’autres du mot parjure qui étant l’inculpation principale sous la quelle ses ennemis cherchent à l’accabler se trouvant en quelque sorte confirmé par le poids de l’immense talent de M. De CHATEAUBRIANT. Ce reste d’aigreur et de ressentiment ne se retrouvant plus dans sa dernière brochure, j’avais cherché à faire valoir ces circonstances dans ma lettre du 10 xbre au Roi Charles X et pour éviter le retour de ces expressions facheuses, je lui demandais de vouloir bien insérer dans sa réponse un mot qui put être agréable à M. De CHATEAUBRIANT.
     D. Il parait que dans votre lettre, vous avez parlé de M. DEMARTIGNAC.
     R. J’avais demandé également au Roi Charles X un mot de bienveillance pour mon ami qui vivait encore à l’époque du 10 xbre et que j’avais perdu, lors de la réponse du Roi, à l’époque du 17 avril.
     D. Il a été trouvé dans vos papiers une lettre à vous adressée par un sieur MANADE de SEQVILLE, dans la quelle il parait disposé, si vous accueillez ses services à vous soulager dans le plus simple travail ou à vous accompagner dans l’occasion la plus périlleuse. avez-vous eu avec cet individu des relations quelconques.
     R. Je ne connais pas le signataire de cette lettre, je l’avais reçue la veille du jour où l’on fit chez moi une visite domiciliaire et il est évident que dans cette lettre qui parait écrite par un jeune homme, qu’il s’agit de ces offres générales de service qui ne sauraient tirer à conséquence.
          Lecture faite &a. Signé Duc de FITZ-JAMES, LAUDE & POULTIER.»

     Dans les Mémoires d’Outre-Tombe, CHATEAUBRIAND confirme la teneur du précédent procès-verbal. Il précise qu’il fut interrogé, qu’il fut question d’une lettre de Charles X faisant son éloge. En fait, si les documents précités n’apportent pas la preuve formelle que Charles X conspira avec le duc de FITZ-JAMES contre Louis-Philippe on ne peut exclure que Charles X se soit exprimé en termes voilés. C’était d’ailleurs l’hypothèse des juges LAUDE et POULTIER. On observera qu’à Holyrood Charles X était accompagné des écuyers François-Pierre-Charles-Daniel et Charles O’HÉGUERTY, respectivement beau-frère et neveu de DESCHAPELLES! Et s’appliquant à DESCHAPELLES plutôt qu’à CHATEAUBRIAND, l’expression «l’homme qui travaille avec autant de zèle que de talent à completter une belle et honorable vie» pouvait donner à la lettre du 17 avril une virulence accrue.

     Les enquêteurs ne firent que noter les propos du duc de FITZ-JAMES sans le contredire. Il fut remis rapidement en liberté. Si la perquisition du 1er juin avait pu le modérer, le comte Rodolphe APPONYI nous apprend que dès le 30 mais il avait renoncé à toute attitude belliqueuse:
     «J’ai vu hier (8) le duc de FITZ-JAMES chez Pierre d’ARENBERG où tous les mercredis on se réunit le soir. M. de FITZ-JAMES est plus irrité que jamais contre tout ce qui se fait en France; il blâme beaucoup la duchesse de Berry et se range à l’opinion de Holy-Rood; il est donc quiétiste; mais il est, en même temps, pour la propagande carliste; il voudrait l’organiser dans tous les pays pour contrebalancer celle des républicains. C’est dans cette intention qu’il travaille pour le Rénovateur et qu’il m’a demandé s’il ne pouvait pas se mettre en correspondance avec le Beobachter pour y faire insérer des articles ayant pour objet de montrer que l’intérêt des puissances est le même que celui de la France rendue à son principe d’ordre, la légitimité, avec les conditions politiques que développent les royalistes; que, par conséquent, les cabinets doivent seconder l’effort tenté par les royalistes, non point par les armes, mais par une approbation publique, et enfin que tout système politique ayant pour but l’abaissement de la France est, par sa nature, « révolutionnaire » en ce sens qu’il perpétue en France un esprit de haine contre les rois. J’ai dû répondre au duc que ce qu’il demande n’est pas possible.» (9)
     Mais on a vu que la modération réelle ou ostensible du duc de FITZ-JAMES s’expliquait peut-être par les espoirs qu’il plaçait dans les républicains, avec ou sans guillemets. Dans sa brochure Aujourd’hui et Demain, publiée en août 1832, après l’échec de l’insurrection, le légitimiste Sosthènes de La ROCHEFOUCAULD-DOUDEAUVILLE plaidait également pour le «quiétisme». Son carlorépublicanisme n’avait pourtant pas disparu le 17 septembre 1833 puisqu’à cette date un indicateur le surprit dans les bureaux du journal La Tribune, républicain, où il était venu apporter son soutien à ses alliés de circonstance (10). Un bref séjour à Sainte-Pélagie, sous Louis-Philippe, lui donna l’occasion de publier dans ses Mémoires des listes de prisonniers républicains et légitimistes.

     Que la retenue des légitimistes ait manqué de spontanéité, on le présume à la lecture des bulletins de police de mai 1832 (3). Le 9, «les négociations entamées de longue main avec les républicains se poursuivent avec activité»; le 24 mai, les carlistes distribuent des armes et de la poudre; le 26 mai, un agent infiltré chez les carlistes reçoit entre autres 3000 cartouches. Enfin le bulletin du 31 mai rappelle une liste de plusieurs officiers et sous-officiers embauchés par les carlistes. Mais finalement les républicains se retrouvèrent presque seuls les 5 et 6 juin.

     Et DESCHAPELLES, qu’advint-il de lui? Il fut arrêté le 8 juin 1832 (11) mais son emprisonnement fut de courte durée. Qui plus est, loin de le ranger parmi les légitimistes, on le libéra en jetant le discrédit sur le parti républicain. Voici les récits de George WALKER, Henri GISQUET et Pierre-Charles FOURNIER de SAINT-AMANT:
     «On every subject DESCHAPELLES speaks out as he thinks, reckless of consequences; and «age cannot tame» his ardent devotion to the cause of civil and religious freedom all over the world. In 1832, having, sowewhat imprudently, suffered himself to be named president of a sort of republican society, termed «the Gauls», he incurred a government prosecution, and was even emprisoned, au secret, for two or three months… No case could be made out against Deschapelles, and he was honorably acquitted. On the examination of some of the «Gauls», we find the question constantly put by the public prosecutor, as to whether it was not understood that M. DESCHAPELLES was to be declared dictator! This appears to be in the highest degree absurd, and was properly ridiculed by the galerie.» (12)
     En fait on ne trouve pas trace, ailleurs que chez WALKER, d’un emprisonnement de DESCHAPELLES pendant deux ou trois mois et de sa comparution devant un tribunal.
Et certainement pas dans les Mémoires de GISQUET:
     «M. DESCHAPELLES se trouvait depuis quelques jours au dépôt de la Préfecture, lorsqu’il écrivit une lettre dans laquelle il faisait avec abandon et loyauté l’aveu de ses torts, déclarant qu’il s’était trompé sur les sentiments de la population à l’égard de la monarchie de juillet, que ses relations avec des républicains exaltés l’avaient momentanément imbu de principes dangereux, qu’il avait cru le roi fort impopulaire, et la France entière disposée à seconder la sédition; Il avouait avoir été un mauvais citoyen. Il terminait en disant que les acclamations bruyantes, énergiques, dont le chef de l’état s’était vu accompagné dans toutes les parties de la ville avaient heureusement dissipé ses illusions.
Le ton et le contenu de cette lettre, aussi bien que la considération dont jouit M. DESCHAPELLES auprès de beaucoup de personnes honorables, m’inspirèrent un vif désir de lui être utile; je m’en expliquai avec le ministre de l’intérieur, et j’obtins, peu de temps après, l’autorisation de le relaxer.» (13)
     Le champion d’échecs SAINT-AMANT abonde dans le même sens:
     «Il arriva qu’après les événemens des 5 et 6 juin, sur les rapports de la police qui surveillait sa maison, il fut arrêté et jeté à la Conciergerie, comme impliqué dans la rébelion. Mis au secret, il supporta piteusement cette première épreuve du martyr politique, demanda à parler, fut entendu, parla trop, et fut mis dehors un mois après, bien rapetissé aux yeux de ses amis politiques. Il avait cru devoir écrire de son cachot au roi lui-même, pour lui représenter qu’étant vieux, infirme et innocent, il réclamait la liberté par son auguste intervention. A son cercle des Cinq Cents, quand il reparut, on lui fit part de ce que M. de MONTALIVET, alors ministre de l’intérieur et membre du Cercle, avait eu l’indiscrétion de livrer aux commentaires sa lettre au roi, ce dont ses ennemis s’étaient fort réjouis. DESCHAPELLES en éprouva un violent dépit, et envoya deux témoins à M. de MONTALIVET qui avait osé, d’ailleurs, ajouter que DESCHAPELLES vivait du jeu. M. de MONTALIVET, comme ministre du roi, refusa de se prêter, pour le moment, à aucune explication. Cependant CARREL, un de ces témoins, déclara que M. DESCHAPELLES devait être satisfait.» (14)

     On retrouve encore DESCHAPELLES dans le bulletin de police du 5 janvier 1833 (11), daté par erreur du 5 janvier 1832:      «Un rapport que je reçois d’une personne généralement bien informée contient ce qui suit: les srs CAVAIGNAC, RAMORINO & le Baron DESCHAPELLES, se sont réunis ce matin pour aviser aux moyens de mettre à profit les circonstances présentes pour semer des inquiétudes dans les esprits et préparer les masses à un soulèvement. Le prétexte sera le bruit répandu d’une déclaration de guerre de la Hollande à la Belgique et de l’intervention armée des cours du Nord en faveur de la Hollande. Ceci pour l’extérieur. Pour l’Intérieur, le prétendu renvoi de la Duchesse de Berry sans Procès ni Jugement. Tous les Chefs de séries sont en mouvement et les sections averties de se trouver prêtes à tout instant. La décision de la Chambre des Députés dans sa séance d’aujourd’hui sera rédigée & commentée, puis livrée, ce soir même, à l’impression ches la Vve THAU, pour être distribuée partout.»
     Les aventures politiques de DESCHAPELLES n’étaient pas terminées (15) mais quelle qu’ait été sa déception en juin 1832, il n’y paraissait plus dans ce passage élégant et enjoué de son Traité du whiste de 1840:
     «Sitôt que la distribution des cartes est terminée, chacun entre en possession du jeu qui lui est dévolu. Ici comme dans toutes les acquisitions, il semble que l’on doit commencer par en prendre connaissance; on réunira donc ses couleurs ou au moins on les rangera de la manière à laquelle on est habitué; l’essentiel est de les bien caser dans l’esprit. On voit des joueurs qui conservent dans la main leurs jeux tel qu’ils l’ont levé; et si ce mode ne leur occasionne jamais d’erreur, nous le reconnaissons pour le meilleur. On en voit d’autres qui assemblent hardiment leurs couleurs, sans s’occuper s’ils ont des témoins, s’ils ont des ennemis qui peuvent apprendre une partie de ce qu’on doit leur laisser ignorer. Il y en a d’autres qui vont bien plus loin; avec un grand sang-froid, avec une candeur unique, ils envoient chaque couleur à une place, ou invariable, ou harmonisée avec un système dont la clé est facile à trouver. Là ils classent par rang de taille, retournent d’abord les figures; apparemment pour que le sang ne leur tombe pas dans la tête. Ensuite, poussant leur idée à bout, ils retournent aussi les piques, les cœurs et les trèfles, apparemment aussi de peur d’émousser les pointes qui regarderaient en bas, sans s’être aperçus qu’on les regardait, que les autres avaient depuis longtemps fini leur besogne, que la table était déjà couverte de cartes jouées. Ils arrivent enfin pour dire avec un calme imperturbable: Messieurs, placez les cartes. Ainsi, engloutis dans une opération puérile, dans une sorte de monomanie, ils entrent dans l’action, non seulement dépourvus de notions préliminaires, mais avec l’énorme désavantage d’avoir pour ainsi dire étalé leur jeu…» (16)


1) Rapport de Gisquet dans le carton E5 26.
2) Un document inédit et secret sur les événements de juin 1832 In Société Chateaubriand. Bulletin. Nlle série, n° 20, 1977, pp. 68-70.
3) Archives Nationales : F7 3886.
4) Apponyi (Cte Rodolphe).- Vingt-cinq ans à Paris (1826-1850). Journal du comte Rodolphe Apponyi, attaché de l’ambassade d’Autriche à Paris. Publ. par Ernest Daudet xx (1831-1834) … 4ème éd.- Paris, 19113, pp. 202-3.
5) Carton E5 26 et article de Mme Maurice-Amour.
6) Cote 2U3 36.
7) Cote 2U3 37. La lettre de Charles X et l’interrogatoire du duc de Fitz-James sont aux pages 47-48 et 63-65 de l’ouvrage : Procès de M. Berryer. Cour d’assises du Loir-et-Cher.- Paris : L. Janet, 1832.- 8°, 216 p.
     L’insurrection a fait l’objet de la thèse : BOUCHET (Thomas).- Le roi et les barricades : une histoire des 5 et 6 juin 1832…- Paris : Seli Arslan, 2000.- 221 p. (Histoire, culture et sociétés) ISBN 2-84275-053-0
8) Le récit du comte est daté du 31 mai.
9) Op. cit., pp. 200-1.
10) Archives Nationales : F1c I 33, doc. 603.
11) Le bulletin de police du jour, dans F7 3886, indique : « Plus de trente arrestations ont été faites aujourd’hui ; les plus importantes sont celles des srs Deschapelles, Barthélemy Saint Hilaire, Wallier, Jacquesson employé dans les Postes, O’Reilly Président de la Commission des réclamans de Juillet… »
12) Fraser’s Magazine for Town and Country. N° CXI, March, 1839, Vol. XIX, p. 317.
13) Mémoires de M. Gisquet. Tome II.- Paris, 1840, pp. 240-1.
14) Le Palamède, 1847, p. 513.
15) Cf. BAUDRIER (Pierre).- La notoriété de Deschapelles, pp. 39-46 In Blanqui et les blanquistes… [Actes du colloque Blanqui tenu les 1, 2 et 3 octobre 1981 au Centre Malher de l’Université de Paris I (Panthéon-Sorbonne) / Ed. par la ] Société d’Histoire de la Révolution de 1848 et des Révolutions du XIXe siècle, préf. de Ph[ilippe] Vigier.- Paris : SEDES, 1986, pp. 39-46; ISBN 2-7181-3116
16) Traité du whiste.- Paris, Perrotin, 1840, pp. 106-8.




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