UN CONFLIT ÉCONOMIQUE
A LILLE
AU XVIIe SIÈCLE

 

	L'histoire de nos anciennes corporations, et notamment celle de la Sayetterie à Lille,
peut se résumer presqu'exclusivement, dans ses luttes pour faire triompher ses privilèges
contre les prétentions des corporations rivales. A Lille, les tisseurs de laine se divisaient
en deux corporations, les Sayetteurs et les bourgeteurs, qui ont plaidé sans relâche les uns
contre les autres, jusqu'à ce qu'une décision souveraine les ait réunis. Un ouvrier lillois
du stil des sayetteurs, Pierre-Ignace Chavatte, qui nous a laissé les mémoires les plus
intéressants sur la seconde moitié du XVIIe siècle, nous parle des procès engagés de son temps
et constate avec soin les arrêts rendus. Mais il nous fait connaître aussi des discordes qui
se manifestèrent dans son stil, dans la sayetterie, au cours des années 1664 et suivantes.
Je voudrais les raconter, et pour cela, j'emprunterai certains renseignements complémentaires
à l'histoire de la sayetterie de M. Van Haeck.
*
* *
	En 1663, un sayetteur, Robert Deslobbes, importa l'industrie des bourracans de
Valenciennes. La fabrication de cette étoffe nouvelle à Lille, appartenait de droit aux
sayetteurs, parce que cette corporation avait le privilège de sa fabrication à Valenciennes.
Son succès fut énorme, mais Deslobbes et d'autres maîtres, qui voulaient profiter de cette
vogue pour en fabriquer une grande quantité, se heurtèrent à un vieux règlement de 1565,
souvent renouvelé, qui limitait à six le nombre des "outils" ou métiers que pouvait avoir un
maître.
	Cette limitation des moyens de production qu'un industriel peut mettre en œuvre, étonne
à notre époque d'absolue liberté industrielle; mais un des buts des corporations était justement
de régler la production, pour éviter les crises qu'amène la surproduction, et aussi pour assurer
une certaine égalité entre les divers fabricants. Réclamer la liberté de la production,
semblait alors une revendication quasi-révolutionnaire.
	D'autre part était-ce une étoffe vraiment nouvelle, comme le prétendaient les maîtres
sayetteurs, qui se basaient sur cette nouveauté même pour se soustraire aux anciens règlements.
La question fut vivement discutée dans les écrits échangés à l'occasion des débats judiciaires
de 1665 et 1666 (Arch. Lille C.1174 D.9) par les quatre maîtres sermentés, qui soutinrent que
ces bourracans n'étaient autre chose, que les anciens changeants du long, autrefois en vogue,
mais qu'un caprice de la mode avait fait abandonner. Pour le démontrer, ils chargèrent de vieux
ouvriers, non initiés aux méthodes nouvelles, de fabriquer ce tissu et leur travail fut jugé
semblable aux bourracans prétendus nouveaux, mais de qualité plutôt supérieure.
	Cette allégation des défenseurs de la tradition doit être absolument fondée, car dans
les défenses du 14 août 1666, le Magistrat, toujours très favorable aux novateurs, semble passer
condamnation sur ce point capital et il qualifie les bourracans: ouvrages de nouvelle invention
ou quy doiz passé longtemps sont hors d'usage en ceste ville; il les mentionne encore comme
"manufactures nouvelles ou de nouveau rintroduictes".
	Le 22 mai 1663, Robert Deslobbes réunit les maîtres sayetteurs et suppôts de la
sayetterie qu'il pensait favorables à ses idées, et les amena facilement à décider que
désormais chaque maître pourrait, d'une part, avoir autant de métiers qu'il voudrait, et d'autre
part, employer des ouvriers non francs, c'est-à-dire n'ayant pas fait leur chef-d'oeuvre.
	Ces deux innovations se confondent. L'une et l'autre tendent à l'abrogation des lois et
privilèges de la corporation. Chavatte, simple ouvrier, proteste surtout contre l'admission
des ouvriers non francs qui, multipliant les offres de travail, et se contentant d'un salaire
réduit, amenaient fatalement une dépréciation générale de la main d'oeuvre.
	Les 7 et 8 octobre 1664, les ouvriers sayetteurs se réunirent à plus de deux cents à 
la cour du Roi, devant la maison de ville, pour défendre le travail aux sayetteurs non francs,
et aviser aux mesures à prendre. Mais on se sépara sans rien décider.
	Le 5 février suivant (1665), nouvelle réunion, inutile encore; très intéressante
néanmoins, car le mouvement cessait d'être exclusivement ouvrier, des maîtres y prirent part,
pour défendre les intérêts communs, et nous pouvons ici citer entre autres Hélie de Tros,
Pierre Deforterie, Marc Herman, Anthoine Terrée, Jacques Lequien.
	On remarquera que les divers incidents de ce conflit sont très éloignés les uns des
autres. On n'avait pas alors la fièvre de vie qui nous dévore, mais de toute évidence, on se
remuait de part et d'autre pour faire triompher ses prétentions. On cherchait à obtenir un acte
de l'autorité et, le 13 août 1665, nous voyons le Magistrat de Lille renouveler la défense
d'avoir plus de six "outils". Ce rappel de l'ancien règlement fut accompagné de telles réserves
qu'il fut une victoire des adversaires des privilèges de la corporation et des ouvriers francs.
Il ne fut ordonné qu'après enquête. Les novateurs avaient fait observer qu'ils ne se limitaient
pas à fabriquer les cinq quarts, les changeants et les autres tissus qui constituaient l'ancien
domaine des sayetteurs, mais qu'en outre ils produisaient des étoffes nouvelles comme les
bourricans, que cette fabrication n'étant pas réglementée, ils pouvaient y employer autant
d'outils qu'il leur convenait. Il y eut à cet égard un vrai débat entre les maîtres du Banc
défendant les anciens privilèges d'une part, et les novateurs, parmi lesquels Robert Deslobbes,
Jean Deslobbes, Anthoine Dhellin. Ce dernier, Dhellin, fut même l'objet de l'animosité spéciale
des ouvriers parce qu'il avait fait un faux serment(?) nous dit Chavatte sans nous en indiquer
l'objet. Les maîtres du Corps qui défendirent les privilèges des ouvriers, eurent au contraire
leur gratitude, spécialement Etienne Dubois et Guesquer à cause des services qu'ils rendirent.

	La défense du 13 août 1665 porte la trace de ces débats, le Magistrat admet que ces
novateurs avaient sérieuse raison de se plaindre car aux termes du précédent rappel du règlement
traditionnel (27 mars 1661), il ajoutait:
		"Bien entendu toutes fois que s'y quelqu'un desdicts sayetteurs prétend
travailler a plus grand nombre d'outilles, soit pour ouvrage larges ou estroites, à raison de
quelque nouveauté ou fabrique utile, n'estant en usage ou pratique d'iceux prétandans ledict
plus grand nombre d'outilles, nous le pourront représenter par requête, pour après en avoir
prins les appaisements requis, y estre pourveu en bonne police, là et ainsy qu'il appartiendra
au plus grand bien de ceste ville et accroissement dudict stil de la sayeterie et advantage
particulier de tous lesdits sayeteurs et de leur postérité..."
	Dans ces conditions les novateurs, que Chavatte appelle les Longues Lattes, se
basèrent sur ces défenses pour demander des autorisations, qui leur furent immédiatement
accordées mais limitées aux nouvelles fabrications. Le Magistrat nous dit qu'il prit cette
mesure dans l'intérêt de la ville et des ouvriers, qui trouveraient plus facilement du travail,
puisqu'il y aurait ainsi plus de métiers pour les occuper.
	Les maîtres sermentés, chargés de faire respecter les traditions, protestèrent
immédiatement, et saisirent chez Jean Delobbes, deux des huit métiers qu'ils y trouvèrent,
et alors commença un long procès entre les deux partis intéressés. Le mayeur et les eschevins
de Lille y întervinrent, pour justifier et faire maintenir les autorisations qu'ils avaient
données.
	Le débat, que nous pouvons juger par les mémoires conservés aux archives de la ville
(C.1172 D.9), ne fut sans grandeur. Après une brève discussion de la nouveauté des bourracans,
il s'élargit, et s'élève à de plus hautes considérations. Les novateurs signalent la crise
que traverse la sayetterie Lilloise, qui n'exporte plus comme autrefois, par la faute des
maîtres trop attachés à la tradition et à leur routine. Dès lors nécessité de réagir,
de maintenir les autorisations données afin de profiter des nouvelles fabrications pour lui
redonner son ancienne prospérité.
	Les premiers à en profiter seront les ouvriers, qui trouveront d'autant plus facîlement
du travail, qu'il y aura plus de métiers à mettre en oeuvre. Ces avantages, ajoute-t-on, sont
démontrés par l'expérience de Valenciennes, où de nombreux ouvriers, autrefois sans travail et
réduits à recevoir des secours de la bourse des pauvres, gagnent maintenant fort bien leur vie
sans faire appel à la charité. Voilà ce que la nouvelle fabrication fera à Lille. Mais si on
refuse d'admettre à ces travaux les ouvriers non francs, ils laisseront leurs femmes et leurs
enfauts à la charge de la ville, et iront à Arras ou à Amiens, où on sera heureux de les
recevoir.
	Comme on le voit, le débat s'est élargi, la nouveauté des bourracans est réléguée au
second plan, c'est l'avenir de l'industrie, la vie des ouvriers, la prospérité de Lille qui
sont en jeu.
	A cette violente attaque, les maîtres sermentés de la sayetterie répondent en reprenant
chacun des griefs allégués. Sans doute, l'industrie n'est pas aussi active qu'autrefois, mais
la diminution des exportations ne doit point être attribuée aux maîtres sayetteurs, toujours
attentifs à donner à leur fabrication toute la perfection et l'extension possible, mais à la
concurrence des fabriques, qui se sont établies dans les lieux d'exportation.
	Et quant aux ouvriers, n'est-il pas juste de donner avant tout du travail aux ouvriers
francs qui, sur la foi des règlements, ont donné gratuitement deux années de leur temps pour
conquérir le privilège de gagner leur vie comme ouvriers sayetteurs, et ne doit-on pas blâmer
Jean d'Hennin, Charles Bonnier et Antoine Lecat, qui leur refusent du travail au profit
d'ouvriers non francs, n'ayant rendu aucun service à la corporation.
	L'explication de cette préférence est loin d'être un mystére, les ouvriers non francs
se contentent de salaires moindres que les ouvriers francs, on leur paie trois florins de moins
par pièce! Les fabricants ont donc tout intérêt à les employer. Les étoffes, leur revenant
ainsi à meilleur marché qu'aux autres maîtres qui, se conformant aux règlements, n'employent
que des ouvriers francs, ils peuvent les céder à plus bas prix aux marchands, dès lors ces
derniers leur réservent toutes leurs commandes et leur prètent concours et appui. C'est ainsi
qu'en prétendant servir l'intérét général, les novateurs ne cherchent qu'à s'enrichir aux dépens
de leurs confrères et à rompre cette égalité que les règlements ont tenté d'établir entre
tous les maîtres.
	La réponse, on le voit était péremptoire.
*
* *
	Pendant qne la procédure suivait son cours, les partis ne restaient pas inactifs, ils
cherchaient par tous les moyens à augmenter le nombre de leurs partisans. Les novateurs,
les Longues Lattes agirent notamment sur Charles Bonnier qui était vingtième, c'est-à-dire
membre du tribunal de la Vingtaine, et dès lors chargé de faire respecter les anciens usages
et règlements de la corporation. On comprend toute l'importance d'une telle recrue.
Or, séduit par les novateurs, Bonnier allait "forcer son serment" et signer son adhésion
à toutes leurs prétentions, lorsqu'il en fut empêché par un de ses confrêres, qui lui arracha
la plume des mains.
	Cet incident fut connu. Il surexcita la colère des ouvriers qui, pour manifester leur
indignation, pendirent des verges à sa porte, le 12 Novembre 1665.
	En soi, le fait ne présentait que peu de gravité, mais on aurait tort d'y voir
simplement l'acte d'un ouvrier isolé manifestant son mécontentement. En réalité, ce fut un
acte auquel s'associêrent un assez grand nombre de travailleurs. Surtout si nous nous reportons
à l'époqne où il fut commis, nons devons y voir le symptôme dune agitation réelle qui depuis
ne cessa de s'accentuer. Aussi les 14 et 15 décembre 1665, les ouvriers francs et les patrons
qui tenaient à conserver les privilèges traditionnels, se réunirent au nombre de trois ou
quatre cents pour protester contre ces autorisations, et défendre leurs droits. La discussion
fut violente, mais on ne parvint pas à s'entendre et à prendre une résolution pratique.
On y eut même une manifestation devant la maison échevinale dont Chavatte ne parle pas.
	Le 4 janvier 1666, le Magistrat interdit ces réunions qu'il jugeait quelque peu
anarchiques, et dans les motifs de son ordornance, il s'étonne des plaintes des ouvriers,
plaintes sans cause, affirme-t-il. N'est-il pas là, lui le Magistrat, pour défendre leurs
intérèts qu'il connaît mieux qu'eux. Il se plaint en outre que, dans ces réunions, on tienne
des discours séditieux et qu'on "profite de l'obscurité de la nuit pour commettre des insolences
et des dommages chez certains maîtres."
	En dépit de cette ordonnance l'agitation continua.
	Le Magistrat, probablement pour exercer une pression sur les élections en faveur
des novateurs, voulut contraindre les maîtres sortants à rendre des comptes non exigés
antérièurement. Le débat sur cette question empêcha de faire les élections corporatîves le 10
juin 1666. Elle n'auront lieu que le 23.
	Quant aux ouvriers, ils en vinrent aux voies de fait, aux violences comme aujourd'hui
encore dans certaines grèves, et s'avisèrent "par diverses nuicts d'aller jeter pierre et
bastons contre les portes, fenestres et vitres des maisons de ceux faisans travailler ledicts
manufactures nouvelles ou de nouveau rintroduictes." Ce fut vraiment une petite émeute, qui,
dans la nuit du 20 Juillet, donna lieu à l'arrestation des deux frères Lanson et de Renaud
Gontier.
	On devine l'émoi des ouvriers en apprenant ces arrestations. Le lendemain de 7 à 8
heures du matin, ils se réunissent derrière la cense de Flines, puis vont manifester en corps
et conspuer les Longues Lattes, enfin ils se rassemblent devant la maison de ville. Alors le
Magistrat envoya chercher deux des prisonniers et les fit placer sur l'échaffaud aux exécutions.
En présence de cet acte d'autorité, personne n'osa protester, ni rien faire, tant alors était
grand le respect de la loi!
	Quatre jours après, les trois prisonniers furent battus de verges. Affreuse injustice
qui eut pour cause, nous dit Chavatte: 1° les fausses déclarations des Longues Lattes qui
envoyèrent au Magistrat des bâtons ainsi que des sacs et des banses remplis de pierres
ramassées ailleurs, en prétendant faussement qu'elles avaient été jetées contre leurs maisons;
et 2° aussi la corruption des magistrats, qui reçurent de l'argent de Robert et de Jean
Deslobbes (importateurs des bourracans), d'Antoine Lecat, de Jean Planque le jeune,
de Philippe Leclercq, de Barthelemy Duboquet, de Guillaume D'Hénin et d'autres encore. D'Hénin
est signalé comme le vrai "bradeur" du métier. Cette exécution des sayetteurs atterra les
autres ouvriers qui prenaient parti pour leurs camarades, et les considéraient comme des
innocents qui n'avaient voulu que défendre leurs droits. "Beaucoup pleuraient, on fermait
les ateliers, car personne n'avait plus le courage de travailler".
	Pour se soustraire aux poursuites qui les menaçaient, les chefs du mouvement quittèrent
la ville, notamment Carlier dit Gorgie, Arnould Louche, Laurent Petro et Jean Dhellin qui avait
déterminé la grève en menaçant les ouvriers de couper les cordes de leurs métiers s'ils ne
cessaient pas le travail.
	L'insurrection était donc officiellement vaincue, et le Magistrat accorda de nouvelles
autorisations. Mais l'opinion publique était loin de ratifier ces mesures de rigueur. Elle
manifestait, au contraire, sa profonde sympathie pour ces malheureux qui n'avaient fait que
défendre leurs droits.
	Du reste, l'autorité se rendait compte de la gravité de la situation.
	En prévision d'une attaque, les sergents chargés d'escorter les voitures conduisant
les condamnés au supplice, étaient armés de pistolets et avaient des munitions pour cinq
ou six coups.
	Les patrons novateurs, très spécialement visés par cette manifestation, véritable
petite émeute, n'osaient plus rester dans leurs maisons ni sortir sans être accompagnés de
plusieuis sergents. Pour assurer sa sécurité, Antoine Lecat abandonna sa demeure de la rue de
Fives et vint habiter auprès des prisons.
	Tant qu'aux condamnés, ils demandèrent et obtinrent leurs pardons, mais ils furent
une demi année en peine·
	L'agitation ne se calma que lentement, et le 4 août, deux cavaliers de l'armée, l'épée
à la main, parcoururent les rues en proférant des menaces de mort contre les Longues Lattes;
les sayetteurs furent accusés d'avoir provoqué cet incident, mais on ne put en faire la preuve,
ni trouver les coupables.
	Le Magistrat renouvela, le 16 août, son ordonnance interdisant tout rassemblement et
tout discours injurieux sous peine de "grieve" punition, et prescrivant à ceux qui les
connaitraient de dénoncer les soldats à l'autorité, sous peine d'être considérés comme leurs
complices. On promettait 50 florins à celui qui les dénoncerait le premier. L'ordonnance
ajoute ces observations qui nous font pressentir l'état de surexcitation des ouvrîers: "Certains
se livrent à ces impertinences par délibération de se retirer de ceste ville après les avoir
commis, se confians et osans bien dire que la bourse commune des pauvres nourrira leurs femmes
et leurs enfants, le Magistrat déclare que les femmes et les enfans de tels fugitifs ne debvront,
ny pourront être assistés de la bourse commune des pauvres, ni des charitables des paroisses,
ni autrement de ceste ville, ni avoir permission d'y mendier".
	En outre, on accordait de nouvelles autorisations d'avoir des métiers supplémentaires
réservés aux tissus nouveaux.
	On le voit, le Magistrat, qui s'était toujours montré favorable aux novateurs,
manifestait sa voloné de les favoriser encore, mais il n'apparait pas que les sayetteurs aient
usé de la faculté qu'il leur octroyait. Ils ne semblent pas non plus s'être prévalus s'être
prévalus d'un arrêt du grand conseil de Gand du 14 Décembre 1666, qui consacrait toutes leurs
prétentions. Cbavatte n'a pas dû le connaître, car il ne le signale même pas. La petite émeute,
dont nous venons d'esquisser les principales péripéties, les en empêcha probablement. Les textes
ne nous le disent pas explicitement, mais cela résulte des incidents qui suivirent. Ils ne se
produisirent pas immédiatement. Les graves évênements de l'année 1667, l'invasion de la Flandre
par Louis XIV, les menaces de siége, les préparatifs de la défense, la prise de la ville,
la nécessité de remettre en état les fortîfications et de réparer les ruines causées par la
guerre, enfin la peste qui sévissait aux alentours et finit par désoler la ville, détournèrent
l'attention de ces questions.
	D'aîlleurs, l'influence de ces évènements sur le marché de la sayetterie put très bien
ôter aux novateurs le désir de produire plus que les vieux règlements ne permettaient. Mais
en avril 1672, nous voyons qu'ils sont toujours en vigueur, car on fait descendre les métiers
de sayetterie, les bourgeteurs et ouvriers non francs qui y travaillaient. Les Longues Lattes
protestèrent il est vrai, et se prèsentèrent devant le Magistrat pour défendre leurs intérêts,
mais loin de gagner leur procès,  Gilles Delos, Charles Bonnier, Barthélemy Duboquet et
Louis Lachée furent condamnés à fermer leurs boutiques pendant l5jours. Ceci se passait en
juillet. Le 26 septembre, on fit encore défense à un ouvrier bourgeteur, Pierre Ferrez,
de travailler pour un sayetteur.
	La victoire des partisans des anciens réglements fut donc complète, et les novateurs,
les Longues Lattes ne purent profiter des avantages que leur avait accordés le magistrat en
1665 et en 1666.
	Il y eût bien quelques tentatives de résistance. La question fut portée au parlement
de Tournai qui confirma les anciens réglements en octobre 1678. Louis Deleporte et Jean Lourdeau
qui continuaient à faire travailler irrégulièrement furent condamnés à fermer leurs boutiques
pendant 15 jours. On voit encore en mars 1680 et en novembre 1686, renvoyer des ouvriers non
francs en vertu des vieilles règles traditionnelles définitivement victorieuses.
*
* *
	Assurément ces luttes dans un corps de métier, entre les conservateurs de la tradition,
c'est-à-dire de la production réglementée et limitée d'une part, et d'autre part les novateurs,
qui s'efforçaient de conquérir la faculté de développer à leur gré leur production, étonne
à notre époque, où le principe de la liberté industrielle est élevé à la hauteur d'un dogme.
Et pourtant, est-ce que nous n'avons pas tous dans l'oreille comme un écho des théories
anciennes? N'avons-nous pas entenu les novateurs des XIXe et XXe siècles, les socialistes,
enseigner qu'il faut réglementer la production, pour éviter le retour de ces crises presque
périodiques, qui entraînent toujours tant de ruines, et aussi niveler les situations, en
empêchant la formation de ces fortunes colossales, qui sont une des caractéristiques de notre
époque?
	Or, ce n'est pas sans étonnement qu'on retrouve ces idées de réglementation dans des
écoles aussi opposées. Ne doit-on pas en conclure qu'elles contiennent une part de vérité réelle,
bien que difficile à déterminer. Et, au moins dans le donaine de la théorie, ne peut-on pas
rêver le règne d'une liberté mitigée, qui assurerait la régularité du marché et, sinon la
suppression totale, du moins l'éloignement de crises de surproduction toujours si désastreuses?




            

©Yannick VOYEAUD mai 2002
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